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Il n’y a pas de « petit » ou « grand » pays en Europe: l’unité indispensable passe par l’entremêlement des cultures

L’Union Européenne existe depuis plus de cinquante ans. Mais l’Europe, en tant qu’idéal, est encore à construire. La réunion, la coopération, l’échange entre les peuples doivent être développés sous tous leurs aspects si l’on veut qu’un jour les Européens soient heureux de vivre sous le même drapeau.

Depuis longtemps, les relations économiques ont été privilégiées ; on peut le contester ou s’en agacer, mais elles ont permis de grandes avancées. Les relations politiques, quant à elles, s’améliorent tant bien que mal, et il faut travailler encore et toujours pour que l’Europe parle un jour d’une seule voix au monde, un monde où l’union fait la force encore davantage qu’hier. La coopération économique, la coopération politique font donc leur chemin. Parfois plus lentement qu’on ne pourrait le vouloir, parfois plus difficilement, mais elles progressent. Et pourtant, ces aspects sur lesquels nous nous focalisons depuis longtemps ne suffisent pas, et ne suffiront pas. Bien sûr, les décisions politiques et économiques ont permis à divers pays de l’Union de s’élever. La solidarité a fait grand bien à tous. Mais force est de s’apercevoir aujourd’hui qu’il faut intégrer de nouvelles dimensions trop longtemps négligées, sans lesquelles l’Union sera véritablement en péril, un jour ou l’autre. La crise sans précédent que nous traversons devrait nous alarmer sur la question. Cette crise, que l’on dit partout financière, est aussi plus large. Elle est économique et par conséquent politique, mais aussi est sociale et culturelle. Sociale d’abord : les inégalités sont plus criantes que jamais, tous pays confondus. Les peuples de l’Europe, le peuple européen ne le tolèrera qu’un temps. L’Espagne ne basculera probablement pas demain dans la guerre civile, mais le mouvement des indignés est un signal fort, tout comme la situation de la Grèce. Quel avenir, quel sens pour les jeunes aujourd’hui ? Et pour les populations dans leur entier ? Il ne s’agit plus seulement de donner des milliards à tel ou tel pays-membre. La réponse vient bien sûr de mesures sociales plus égalitaires, mais également d’élans plus profonds, du type qui ne se décident pas à grands renforts de lois. Je veux parler ici de la culture, trop souvent négligée. Chaque pays de l’Union a la sienne, séculaire et ancrée, dont il est fier, à juste titre. La langue, la musique, la littérature, sont des éléments fondamentaux de ces cultures. N’est-ce pas un défi formidable à relever que de brasser ces cultures sans les anéantir toutes dans l’uniformité ? Les anti-européens convaincus verront là l’occasion de crier encore à la « désunion », arguant que la meilleure manière de préserver la culture de chacun consiste à s’isoler des autres. Je vois les choses différemment, avec un peu plus de bon sens et de subtilité. Je n’envisage pas seulement pour l’Europe qu’elle préserve ses cultures, mais aussi qu’elle les fasse vivre pour mieux se sentir européenne. Et faire vivre sa culture aujourd’hui, c’est la faire partager, la faire circuler. Comment peut-on espérer de peuples parfois très éloignés géographiquement qu’ils se comprennent, qu’ils règlent des problèmes communs, qu’ils entendent l’autre s’ils n’en connaissent que les clichés historiques, ou parfois rien (en tant que citoyen estonien, combien de fois me suis-je entendu demander par un autre Européen si mon pays était effectivement situé en Europe ? ou comment il pouvait être membre de l’Union s’il faisait encore partie de la Russie ?)

Un sentiment européen sain, où chaque pays, chaque peuple fait partie d’un tout en conservant ses singularités adviendra bien sûr par des législations, notamment dans le domaine de l’éducation (tels des programmes intégrant plus précisément la culture et l’histoire des autres pays membres), mais aussi par échanges et une transmission de peuple à peuple, d’homme à homme. Et la transmission ne se vote pas. La transmission, la vraie découverte de l’autre, celle où aucun des protagonistes ne se dilue, celle où l’émulation peut naître, ne se fera qu’avec l’adhésion de tous, des plus hautes autorités au plus simple citoyen, en passant par tous les métiers, médias compris. Voilà un élan sous-jacent, que chacun doit lancer et chacun doit suivre, un élan qui, à terme, modifiera les mentalités pour les concilier.

La désignation d’une capitale européenne de la culture chaque année (depuis 1985) fait partie des initiatives à saluer de la part de l’Union. Chaque année, à tour de rôle, chaque pays de l’Union (et parfois plusieurs, depuis l’an 2000) choisit l’une de ses villes où est développé un vaste programme d’activités destinées à rapprocher les citoyens européens d’une identité commune en faisant justement découvrir la sienne. Le paradoxe n’est qu’apparent, au sens où l’on peut très bien aller dans le même sens que son voisin, avoir de fortes valeurs communes avec lui tout en disposant de ses particularités – un sentiment d’appartenance ne gommant pas l’altérité. Je ne veux pas ici abuser de l’argument de l’enrichissement mutuel et des bienfaits de la diversité ; il s’agit simplement de bon sens. Sans cohésion, l’Union ne parviendra pas à rien dans le nouveau monde multipolaire qui est le nôtre. La curiosité est une qualité en soi, et elle a pour effet positif de favoriser la cohésion. Faut-il rappeler qu’on est plus à l’aise avec ce que l’on connaît ? Du bon sens et un zeste de subtilité, disais-je. Encore faudrait-il que la bonne idée de la capitale européenne de la culture soit correctement promue et exploitée. Qui sait, chaque année, quelle est (ou quelles sont) la (ou les) capitale(s) culturelle(s) de l’Union ? Qui sait, en France par exemple, que les heureuses élues pour 2011 sont les villes de Turku en Finlande, et de Tallinn, capitale de l’Estonie ? Qui sait que, pour la première fois en Estonie, un éditeur local vient de publier un livre d’un jeune auteur français dans sa langue originale (Le Voyage d’Albert, de Manuel Benguigui, Editions Hermes) ? Certes, il existe assez peu de francophones dans mon pays, et cette initiative participe d’un insolite faisant écho à celui de l’ouvrage en question. Il me semble néanmoins qu’elle va au-delà du geste artistique. Un texte en français, publié directement en Estonie, retraçant le voyage d’un artiste allemand de la Renaissance qui se rend dans une ville des Pays-Bas aujourd’hui située en Belgique illustre à mes yeux parfaitement le type d’échanges plus appuyés, plus étendus qu’on ne les envisageait jusqu’à présent. Il nous faut une nouvelle Renaissance, adaptée à notre monde et à notre époque, où chacun est curieux de son voisin, grand ou petit, proche ou lointain. Etre européen, ce n’est pas seulement donner et recevoir des fonds pour développer son propre pays. Etre européen, c’est aussi savoir qui est le voisin, où il vit, comment il parle et comment il écrit, comment il pense et comment se lit sa langue.

L’Europe deviendra véritablement possible, un véritable sentiment de solidarité deviendra possible lorsque tous les pays membres, les « grands » comme les « petits », s’apercevront qu’ils doivent tous porter attention aux autres, sans distinction d’aucune sorte.

Pour information, Marseille sera bien capitale européenne de la culture en 2013, en même temps que Košice en Slovaquie. Avant quoi, Guimarães au Portugal et Maribor en Slovénie le seront l’année prochaine. Le saviez-vous ?

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